Paul Deutschman : Ma journée avec Guigiaro

Paul Deutschman : Ma journée avec Guigiaro

Je ne peux pas décrire à quel point j’ai été heureux de présenter Giorgetto Giugiaro, mon héros de longue date et mentor, lors d’une conférence à l’Université de Toronto le 31 mai dernier. Pour la plupart des spectateurs, sa présentation a atteint des proportions biographiques mais, pour moi, elles furent bibliques !

Pour ceux qui ne connaissent pas le monde du design automobile, pensez à l’effet que les Beatles ont eu sur la musique moderne… Giorgetto Giugiaro a eu une influence équivalente sur la conception automobile. Créatif et prolifique au-delà de toute description, Signor Giugiaro a amplement mérité le titre de « plus grand designer automobile du 20e siècle ». Pensez-y un peu…

Cox Automotive

Collaboration spéciale de Paul Deutschman

 

CarFax

Pour ceux qui ne connaissent pas le monde du design automobile, pensez à l’effet que les Beatles ont eu sur la musique moderne… Giorgetto Giugiaro a eu une influence équivalente sur la conception automobile.

 

Talent précoce

Monsieur Giugiaro a commencé sa carrière à 17 ans chez Fiat. Ses talents sont rapidement devenus évidents alors qu’il oeuvrait pour des maisons bien connues comme Bertone et Ghia. Il a formé sa propre société ItalDesign à la fin des années 60 et il a immédiatement commencé à produire des voitures de concept et de production remarquables.

Ma propre histoire d’amour avec ItalDesign a officiellement débuté au lancement de la Lotus Esprit en1975 au Salon de l’auto de Londres, à Earl’s Court. Il est clair que ses lignes tendues et ses proportions impeccables ont marqué l’avènement d’une nouvelle ère de design automobile. J’étais tellement fasciné que je n’ai pas remarqué que je me tenais juste à côté de Graham Hill, la légende de la Formule Un !

Peu de temps après l’Esprit, un genre de voiture très différent mais tout aussi brillant a vu le jour : la Volkswagen Golf. ItalDesign a ainsi continué pendant des décennies, démontrant sans cesse sa maîtrise de l’innovation et s’imposant comme une source d’inspiration phénoménale pour des générations de designers à travers le monde.

Aujourd’hui, quelque 100 voitures de production et un nombre similaire de concepts témoignent de l’héritage Giugiaro. Il a façonné des dizaines de millions d’automobiles. Il est très peu probable que ces chiffres ne soient jamais surpassés.

Les trouvailles de Giugiaro ont été impressionnantes non seulement pour des raisons esthétiques, mais aussi pour la polyvalence de leur forme. Il était aussi à l’aise avec la conception de voitures de sport ou de berlines que de taxis ou camions.

Cette polyvalence a été très inspirante pour moi et est effectivement devenue la clé du succès dans ma pratique du design. On me demande souvent : «Comment pouvez-vous être intéressé par la conception d’un autobus scolaire après avoir dessiné une voiture de sport exotique ? ». Je pense que Signor Giugiaro approuverait ma réponse, à savoir que la motivation d’un concepteur vient de trouver des solutions créatives aux nouveaux défis, quelle que soit la vocation du véhicule.

 

En fonction du quotidien

Un autre inspiration, peut-être moins évidente, que j’ai tiré de ItalDesign a été la possibilité de créer des designs superbes avec des solutions de production très réalisables.

Tout au long de ma carrière, j’ai trouvé que les meilleurs designs se produisent quand il existe une bonne communication et une harmonie entre les créateurs et les ingénieurs techniques. Guigiaro avait un tel rapport avec son partenaire en ingénierie, le brillant Aldo Mantovani, et leur collaboration a été fructueuse à plus d’un égards.

Contrairement à l’Italie, le Canada n’a pas une riche histoire de conception automobile. Oui, nous fabriquons des pièces et nous assemblons des voitures au Canada. Et nous en achetons 1,5 million chaque année. Mais alors, pourquoi est-ce que la conception des voitures à haut volume se passe aux États-Unis, en Europe, en Asie ?

Cela ne veut pas dire que le Canada n’a pas d’intérêt pour le design. En fait, notre pays est très bien représenté dans le domaine de la conception automobile: le chef du design automobile de BMW, Karim Habib, et le responsable de la conception chez Chrysler/Fiat, Ralph Gilles, sont tous les deux de Montréal; Dany Garrand et Simon Lamarre sont respectivement designers chez Audi et Volvo. Ce n’est vraiment pas si mal !

Mais je me pose quand même la question : serait-ce possible que la conception créative puisse un jour émaner du Canada ?

Pour y arriver, il faudrait mettre en place ici un studio de design satellite. Ils sont assez fréquents dans les zones dites « trend-setting » (avant-gardistes), telle que la Californie du sud. Ils permettent aux fabricants installés dans ces réservoirs à idées de puiser parmi les nouvelles tendances émergentes.

Montréal serait une bonne candidate pour un tel studio. La métropole est assurément une « trend-maker », elle regorge de talents et elle possède une combinaison unique de cultures européennes et américaines. Et, contrairement à la Californie, elle a un climat où les extrêmes de la météo devraient être étudiés par tous les designers !

Montréal serait une bonne candidate pour un tel studio. La métropole est assurément une « trend-maker », elle regorge de talents et elle possède une combinaison unique de cultures européennes et américaines.

ItalDesign a créé des studios satellites dans le sud de Californie et à Barcelone, alors pourquoi ne pas appliquer la formule à Montréal ?

Après mon introduction, Giugiaro a livré une présentation fantastique sur l’histoire du design italien. Mais ce qui a rendu cette soirée si spéciale fut que la présentation soit donnée par l’homme qui était au cœur de cette histoire.

Après son introduction, Giugiaro m’a pris à part pour me dire que je lui avais donné trop de crédit, que j’avais – comme on dit chez nous – beurrer trop épais.

Avec tout le respect que je lui dois, je me dois de ne pas être d’accord…

 

Paul Deutschman et Giorgetto Giugiaro

Paul Deutschman et Giorgetto Giugiaro

À droite Paul Deutschman aux côtés de son idole, Giorgetto Giugiaro

Lotus Esprit S1

Lotus Esprit S1

La Lotus Esprit a amorcé « l’ère Giugiaro » dans le design automobile. Sa marque de commerce : des lignes tendues et ciselées combinées à des proportions à couper le souffle.

VW Golf

VW Golf

La philosophie du design de Giugiaro a été appliquée à des véhicules éminemment pratiques, comme la VW Golf, avec des résultats qui ont changé les règles du jeu.

Ferrari 250GT Prototype

Ferrari 250GT Prototype

Même les tout premiers travaux de Giugiaro démontraient sa maîtrise de la surface et des proportions, comme le prouve ce prototype de Ferrari 250GT, dessiné alors qu’il travaillait chez Bertone.

Porsche Spexter

Porsche Spexter

Callway Aerobody

Callway Aerobody

Campagna T-Rex

Campagna T-Rex

 

 

 

Paul Deutschman

Paul Deutschman

Biographie de Paul Deutschman, Hon DSc

Paul Deutschman est devenu l’un des designers automobiles les plus prolifiques et respectés d’Amérique du Nord. Sa réputation est internationale. Son portfolio comporte une impressionnante variété de véhicules : des sportives exotiques aux véhicules électriques urbains, des utilitaires aux scooters, sans compter les bateaux électriques et les sèche-mains ! Paul Deutschman apprécie les bienfaits qu’apporte le design aux nouveaux projets. Combiner de façon cohérente l’art et l’ingénierie dans un nouveau design est une seconde nature chez lui.

Paul Deutschman a étudié le génie mécanique automobile à la Polytechnique Hatfield près de Londres, en Angleterre, avant de suivre un stage industriel chez Jaguar et Rover où il débute sur les chaînes d’assemblage pour finalement aboutir dans les studios de design.

C’est au Royaume-Uni qu’il participe à un concours de design automobile lancé par un magazine. Sur les 550 participants, il remporte le premier prix, ce qui vient confirmer son choix de carrière.

Après Rover, Paul Deutschman revient à Montréal pour devenir le designer en chef du projet de développement du taxi de New York, le GSM. Ensuite, il fonde Spex Design avec son partenaire Kell Warshaw pour créer une petite décapotable sport, la Spex Elf, basée sur une plateforme de Honda Civic. Peu de temps après, Spex Design réalise un rêve en obtenant le contrat de concevoir et construire la Porsche Speedster du futur. La voiture terminée, surnommée Spexter, fait la couverture des magazines Motor Trend et Sports Car International.

Cette visibilité n’est pas passée inaperçue auprès d’un constructeur de véhicules de performance, Reeves Callaway, qui, à l’époque, planchait sur le plus rapide véhicule de promenade, le Sledgehammer. Il a vu en Paul un designer qui peut allier le côté esthétique à l’aérodynamique – un prérequis primordial pour une voiture censée atteindre le record de vitesse de 254 mph !

C’est le début d’une longue série de collaborations fantastiques avec Callaway : l’Aerobody, la C7, la C8, la C12 et la C16, pour ne nommer que celles-là, et ça continue aujourd’hui encore.

L’un des designs personnels favoris de Paul s’avère le T-Rex, lequel a engendré une sorte de culte international grâce à la touche hautement originale qu’il a donnée à un véhicule de course performant. On peut dire que le T-Rex a fait émerger un nouveau segment de véhicules, les Supertrikes.

Selon Paul Deutschman, le rôle du designer consiste à écouter et à analyser attentivement l’information du marché et de l’ingénierie tout en intégrant cette information dans un ultime produit attrayant.

Il se sent aussi à l’aise à collaborer avec les grandes entreprises comme Bombardier (Traxter ATV, Nev Electric Car) que de diriger des projets individuels. Produire un bon design est le but, pas la grosseur de l’entreprise.

Le 17 novembre 2014, à la cathédrale St. Albans, au nord de Londres, Paul Deutschman s’est vu remettre un doctorat honorifique par l’Université de Hertfordshire en reconnaissance de son travail en design d’automobile.

 

 

À propos de l'auteur

écrire un commentaire

<