La situation géopolitique qui a fait bondir le coût du carburant ; les tarifs américains qui forcent des entreprises manufacturières à mettre la clé sous la porte ; le spectre d’une récession qui profile son ombre sur le pays. Malgré toutes ces turbulences, le financement du marché automobile se maintient la tête hors de l’eau. 

C’est du moins ce que nous indiquent nos sources évoluant au sein des principales institutions financières au Québec. « C’est sûr, on baigne dans une situation plutôt bizarre. Pourtant, les affaires n’ont jamais été aussi florissantes », soutient un cadre de l’industrie qui préfère ne pas être cité.

Il faut dire que les grandes banques canadiennes ont le vent dans les voiles. Lors du deuxième trimestre de 2026, les six principales institutions au pays ont toutes dépassé leurs prévisions. En fait, elles ont généré près de 19 milliards de dollars (G$) de bénéfices collectifs, et ce, malgré un taux de chômage élevé et de graves problèmes commerciaux.

 

La donne a changé

Les « bonnes affaires », poursuit notre source bien informée, s’expliquent en partie par le retrait de la BMO du financement automobile de détail. Rappelons que ce retrait de la troisième plus grande banque au pays en matière de financement automobile à l’endroit des consommateurs remonte à septembre 2023. 

Personne ne veut le crier sur tous les toits, mais en coulisse, on estime que non seulement ce retrait permet aux autres institutions financières de gagner des parts de marché dans le financement au détail, il leur fait aussi gagner des parts dans le financement auprès des concessionnaires. Un secteur où la BMO est pourtant toujours présente. 

« Les concessionnaires semblent vouloir privilégier les institutions qui peuvent les aider à tous les niveaux », croit un autre intervenant.

 

Les bonis ont la cote

Les ristournes, ou « les réserves » comme on les appelle dans le jargon de l’industrie, effectuent ces temps-ci un retour en force. « La saison de la chasse aux dossiers de qualité est bel et bien ouverte », affirme sans hésitation l’un des banquiers interrogés. Il y a trois ans, ces ristournes étaient fortement en baisse, au détriment des concessionnaires, et surtout de leurs directeurs et directrices des départements financiers qui empochent, règle générale, le quart de ces bonis.  

Certains acteurs du financement automobile ont indiqué à AutoMédia que les ristournes ne sont pas encore revenues à leur sommet historique d’avant la pandémie, alors que d’autres soutiennent exactement le contraire. Chose certaine, le message qui circule est clair : les institutions sont prêtes à faire preuve de générosité envers les départements financiers des concessions qui leur transmettent de très bons dossiers clients.

 

Plus gros prêts

Autre facteur qui sourit aux institutions financières : le coût des véhicules. Le prix moyen des véhicules a bondi de plus de 60 % depuis 2020. Le prix moyen frôle désormais les 65 000 $. Par conséquent, qui dit montant de véhicule plus élevé dit aussi plus gros volume de prêt à financer.

Nos intervenants soulignent également que le retour des subventions fédérale et provinciale pour l’achat des véhicules électriques a pour effet de dynamiser le financement. D’ailleurs, grâce au Règlement sur les combustibles propres du gouvernement fédéral et à son Programme de crédit carbone, certains fabricants de bornes de recharge remboursent les frais de branchement du consommateur. Un facteur non négligeable qui mousse davantage les ventes de véhicules hybrides et électriques.   

 

La vigilance s’impose

Malgré tout, la prudence est de mise, avertit André-Martin Hobbs, PDG fondateur de DecisioningIT, une entreprise dont la plateforme optimise les processus de financement automobile. « Le marché demeure fragile », dit-il. Plus que jamais, le paiement mensuel est devenu un facteur central dans la décision d’achat. Pour de nombreux consommateurs, la question n’est plus seulement de choisir un véhicule, mais de savoir quel paiement ils peuvent réellement absorber.

André-Martin Hobbs, Fondateur de DecisioningIT

 

Selon un sondage Deloitte Touche Tohmatsu réalisé en janvier dernier, plus de 80 % des Canadiens s’attendent à payer moins de 750 $ par mois pour leur automobile. Le tiers d’entre eux s’attend même à payer moins de 250 $. Or, la réalité est tout autre. Selon des données de J.D. Power, les mensualités moyennes sont maintenant d’au moins 900 $ pour les voitures neuves et de plus de 760 $ pour les véhicules d’occasion.

Ce décalage entre les attentes du consommateur et la réalité est également palpable sur la durée des prêts. Toujours selon l’enquête de Deloitte, quatre consommateurs sur cinq prévoient signer un prêt d’une durée de 60 mois ou moins. Or, foi de J.D. Power, plus de la moitié des prêts automobiles ont aujourd’hui un terme de 84 mois. Et qui dit termes plus longs dit aussi plus d’intérêts dans les bilans des institutions financières qui supportent ces prêts.

 

La popularité de « l’autre » crédit 

En effet, le recours au crédit alternatif continue de prendre de l’ampleur. Amorcée en 2025, la forte croissance de ce segment se poursuit de plus belle en 2026, observe le fondateur de DecisioningIT. « L’an dernier, le crédit alternatif représentait 15 % au Canada. Actuellement, cette moyenne frôle les 20 % du financement automobile. Et rien n’indique que ce volet va ralentir. »

Depuis le mois de janvier, 29 % des quelque 20 000 demandes de financement effectuées directement sur les sites Web des concessionnaires relèvent de la 2e et de la 3e chance au crédit, précise André-Martin Hobbs. Du jamais vu !

Le PDG d’Iceberg Finance, Réal Breton, est installé aux premières loges de cette fulgurante augmentation. Depuis la création de son entreprise en 2015, le nombre de demandes pour du financement automobile alternatif a doublé. « Les ménages au pays enregistrent actuellement un taux d’endettement record de presque 177 %. Le nombre d’insolvabilités de consommateurs et d’entreprises continue de grimper. Tous des facteurs qui ont pour effet de resserrer le crédit régulier, d’où le recours au crédit alternatif », explique le dirigeant. 

Réal Breton, Président d’Iceberg Finance.

 

Déjà très présent dans l’univers des marchands indépendants de véhicules d’occasion, le crédit alternatif s’invite désormais dans la majorité des concessions automobiles affiliées aux grandes bannières qui vendent, elles aussi, des véhicules d’occasion. « Ces entreprises ne peuvent plus se permettre de perdre des clients parce qu’elles ne proposent pas ce type d’accommodement », prévient Réal Breton. 

Il livre aussi une mise en garde : « Pour offrir du crédit alternatif, au moins deux conditions doivent être remplies. Un, il faut avoir en stock des véhicules qui sont vendus moins de 20 000 $. Deux, ça prend du personnel expérimenté dans ce domaine afin de bien expliquer aux consommateurs les conditions de ce type de prêt. »

Reste à voir combien de temps le système pourra supporter ce type de prêt qui démarre rarement sous un taux de 12 %.

Partager Partager